Appel a contribution: Médiations de l’antiracisme dans la littérature et les arts Discours, représentations, pratiques

Les études qui théorisent le racisme et l’antiracisme dans le contexte français notamment ont montré les diverses frontières et déplacements sociohistoriques de ces notions dans le discours social, dans les mouvements idéologiques, tant dans la sphère militante qu’au niveau de l’institution gouvernementale. On peut définir le racisme comme une « croyance en l’hétérogénéité absolue de l’autre [qui] se manifeste […] principalement par l’affirmation (implicite ou explicite) de l’essence de l’autre [ou encore une croyance qui] tend à conserver la différence de l’autre en tant que groupe tout en niant la surgence de l’individu au sein du groupe.» (Guillaumin 2002 [1972], 112) L’antiracisme, quant à lui, peut être caractérisé par le fait qu’il réagit au racisme et interagit avec lui. À l’aune de cette dernière et étroite balise définitoire, l’antiracisme se trouve l’objet de divers faisceaux critiques.

En effet, en dehors d’une option au minimum défensive, au maximum contre-offensive qui le confine dans un positionnement à vocation essentiellement éducative, pédagogique pour se déployer et faire progresser ses valeurs, l’antiracisme ne dispose que de l’antithèse pour mieux assoir sa thèse. Dès lors, puisque se situant du « bon » côté de l’histoire et des principes (de la Déclaration des droits de l’homme, des humanismes), l’antiracisme est, d’une part, aisé à promouvoir et à soutenir, logique à adopter par les uns et les autres, prompt à servir l’alibi de la bonne conscience de certains gouvernants. D’autre part, placé du côté des évidences, l’antiracisme relève de la position trop facile à camper ; cantonné dans la dénonciation, il est simplificateur de situations complexes et perd par là même son crédit, sa pertinence et sa virulence.

Dans certains mouvements anticolonialistes, sociaux, féministes, l’antiracisme peut prendre un visage paternaliste, fraternaliste, maternaliste. Dans d’autres formes militantes, les plus récupérées (et les plus dévoyées) lorsque relayées par les instances médiatiques et étatiques, l’antiracisme se fourvoie du droit à la différence au droit à l’indifférence, piégeant ses propres possibilités d’actions. Dans sa version institutionnalisée, il noie ses revendications de droits à l’égalité dans une dérive moraliste qui les transforme en droit (atrophié) à la tolérance. L’antiracisme s’avère, ainsi, sinon moyen hypocrite d’ôter aux acteurs antiracistes de la rue leur raison de lutter (car désormais pris en charge officiellement au sein des rouages gouvernementaux), un anesthésiant à la vigilance du racisme systémique ainsi qu’aux discriminations ordinaires. Enfin, considéré à travers les effets pervers qu’ont sur lui les brouillages du différentialisme et de l’assimilationnisme, l’antiracisme est devenu inefficace contre les offensives racistes. Il est même parfois l’agent direct de leur régénération, voire tremplin de nouvelles stigmatisations.

Considéré au prisme de toutes ces limites et instrumentations, l’antiracisme, réaction aux forces de la réaction (littéralement entendues comme celles qui s’opposent au progrès social et visent à rétablir les institutions antérieures), semble disposer de peu de latitude pour inventer, d’insuffisantes manières de se réinventer et d’être offensif en dehors des lieux (communs imposés et circonscrits) du racisme qui le fait exister. Pourtant, force est de constater que lorsque l’antiracisme rappelle son intransigeance quant au respect de la dignité humaine, il fait toujours acte de résistance. Il n’est ainsi pas nécessaire que le racisme frappe pour que l’antiracisme travaille en profondeur pour l’égalité entre les êtres : redonnant à évaluer l’application de ce principe dans tous les actes ordinaires du quotidien ou dans des situations considérées comme extraordinaires ; maintenant une conception exigeante du monde, des sociétés et des rapports entre les êtres et les groupes qui y évoluent.

Aussi conviendra-t-on que si les charges critiques de l’antiracisme peuvent servir de mise en garde contre des travers et des récupérations toujours potentielles, elles ne modifient en rien le fait qu’il demeure nécessaire, en tout temps, dans toute société, pour faire avancer le droit à tout être à la dignité et à la considération (être pris en compte et respecté). Mieux, l’antiracisme, lorsqu’il se dit et se montre ouvertement dans cet impératif de la primauté de la dignité humaine, perturbe une dominante bien-pensance, dérange le « politiquement correct » (quand celui-ci fraye avec le racisme ou arbore une façade antiraciste). Il met à l’épreuve le don, l’hospitalité, le care, la solidarité et ouvre à nouveaux frais (et dette ?) leur sens. Il éveille des prises de conscience dans des contextes où l’indifférence et le déni participent à la perpétuation, à la reconduction voire à l’accentuation des discriminations. Parce qu’il les désigne, les dénonce et qu’il les juge inacceptables, il remet en question des modes d’expressions et des savoirs, des modes de vivre et de penser, des manières d’être et de faire. Il propose d’autres adresses à autrui, d’autres définitions des altérités, d’autres voies intersubjectives.

Postulant que l’antiracisme participe de l’action, qu’il est un travail toujours à mener contre une inclinaison sociale (collective ou individuelle) à construire ou à choisir une cible (sans ôter à ce phénomène ses ancrages sociaux, historiques, culturels et politiques précis), nous conviendrons qu’il fait en cela obstacle, qu’il est littéralement résistant : il est force à valeur intensive et contraire qui s’énonce, se montre, est transmise. Ce numéro d’Alternative francophone qui élargit les analyses en dehors du champ français, invite à une réflexion sur les médiations de l’antiracisme. Quel médium donne à l’antiracisme une forme, une matérialité, un dispositif, un type de reconnaissance institutionnelle ? Comment ce médium modèle l’antiracisme, le rend perceptible et intelligible au lecteur, à l’auditeur, au spectateur ?

Tout en soulignant l’importance des modes de transmission et de circulation (livre, film, webfilm, photographie, site et plateforme web, spectacle, performance), on s’intéressera aux discours, aux représentations, aux pratiques de l’antiracisme dans la littérature, au cinéma et dans les arts (théâtre, musique, peinture, sculpture, exposition, danse, etc.). Sont encouragées les études de cas qui accordent une attention particulière:
- au déplacement de cible ;
- à la fabrication du paria ;
- à l’imbrication des dominations (race, classe, genre, handicap, etc.) ;
- aux interactions entre des discriminations de diverses natures ;
- à l’alliance entre antiracisme et d’autres positionnements (anticolonialistes, féministes, anti-homophobes, pro-réfugiés-migrants-sans-papiers, etc.) ou encore
- à des stratégies d’autodéfense (retournement des violences, recours à la violence symbolique ou effective, choix de la non-violence, etc.).

Bibliographie sélective
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COLLECTIF MANOUCHIAN, Dictionnaire des dominations de sexe, de race, de classe, Paris, Éditions Syllepses, 2012.
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ESSED, Philomena, Understanding Everyday Racism, An Interdisciplinarity Theory, Sage, Thousand Oaks, Ca, 1991.
FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Éditions du Seuil, 1952.
FASSIN, Didier et FASSIN, Éric (dir.), De la question sociale à la question raciale. Représenter la société française, Paris, Éditions La Découverte, 2006.
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MBEMBE, Achille, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, Éditions La Découverte, 2010.
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MÉCHOULAN, Éric, Lire avec soin, Lyon, Éditions ENS, 2017.
MEMMI, Albert, Le racisme. Description, définition, traitements, Paris, Éditions Gallimard, 1982.
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SANDER, Gilman, The Jew’s Body, New York, Routledge, 1991.
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Échéance de publication
15 janvier 2019 : envoi des articles par courriel à Djemaa Maazouzi (dmaazouzi@gmail.com) et Sathya Rao (srao@ualberta.ca).

Veuillez noter que les articles ne respectant pas le protocole de publication disponible sur le site du journal (https://ejournals.library.ualberta.ca/index.php/af/about/submissions#onlineSubmissions) ne seront pas acceptés. Si vous avez des questions, n’hésitez pas à vous adresser par courriel à Sathya Rao (srao@ualberta.ca).

Les articles seront évalués à l’aveugle par deux experts et la décision finale, éventuellement accompagnée de recommandations, sera envoyée par courriel à l’auteur dans un délai de 3 à 4 mois.

15 septembre 2019 : publication du numéro en ligne.